Les apocalypses de Kej texte F. Bance

 
 
 
 
 
 
J’imaginais la peinture se mettant à saigner.
Blessée de la manière dont les gens peuvent être blessés.
Pour moi la peinture devenait une personne
avec des sentiments et des sensations.
Niki de Saint Phalle
 
 
L’idée de faire une peinture ou une sculpture de la chose
telle que je la vois ne m’effleure plus.
C’est comprendre pourquoi ça rate, que je veux.
Alberto Giacometti
 
 
Kej interroge notre monde contemporain en profondeur ; ses peintures sont comme des grimoires, elles prédisent des apocalypses au sens de catastrophe et de dévoilement. Elles semblent invoquer des entités surnaturelles : anges ou démons, donner des instructions pour créer des sorts et des enchantements, ordonner la divination et la fabrication d’objets magiques : talismans et amulettes.
Toutefois, ses oeuvres se situent dans la tradition du magique et du chimérique ainsi elles rejoignent les gravures rupestres, les dessins tribaux et les peintures hallucinées du Moyen-Age.
Dans le monde kejien, les grimaces sont nombreuses, pourquoi cet enlaidissement ? Dans nos existences, tout commence et tout se termine peut-être dans une grimace ou par une grimace. Notre visage résume notre humanité entière voire universelle au sens de la pensée de Levinas. La grimace est une contorsion du visage due à une douleur ou à une émotion. L’étymon de grimace renvoie à la fois au masque et à la magie (retrouvé dans le terme grimoire). Ainsi, la grimace interroge notre humanité car elle est un masque sur notre personne autrement énoncé un masque sur notre masque (l’étymon de personne désigne le masque théâtral). En vrai, la peinture kejienne démasque notre humanité, elle remet en cause les notions de personne et d’identité pour faire apparaitre et pour dévoiler notre visage intérieur bref notre âme comme dans une comédie des masques. Pour ce faire, Kej utilise le masque comme un grimoire mystérieux dans une cérémonie païenne ainsi nous pouvons rapprocher sa peinture des œuvres d’Ensor et de ses rituels carnavalesques.
 
La grimace annonce un cri muet ; tous les êtres de Kej crient ou hurlent ; les cris et les hurlements renvoient aux angoisses inconscientes et aux peurs archétypales des êtres vivants, humains ou animaux. Dans ses peintures, tous les êtres vivants sont liés par ce presque cri de Munch ; cette ultime déchirure comme universelle semble résumer le vivant à l’angoisse de Pascal. Les peintures kejiennes hurlent de douleurs et de couleurs.
 
Animaux ou êtres humains, dans le bestiaire kejien, la grimace et le cri dévoilent toujours des dents terrorisantes. Il n’existe pas de dégustation douce mais une dévoration bestiale. Nous le savons, génitalité et oralité, procréation et dévoration sont liées ; aimer et manger sont imbriqués dans une même angoisse de dévoration et de castration. Dans la peinture de Kej, le thème de la reproduction et de la dévoration est omniprésent ; les dents en sont l’emblème. Les figures se dévorent et se reproduisent sans cesse, s’anéantissant et se créant ; cette dynamique et ce mouvement souvent circulaires sont proches des peintures de Bosch.
 
Sans perspective ni volume, plats et disproportionnés, les corps kejien sont démantibulés et disloqués ; un membre peut être ajouté, morcelé ou amputé. Les corps humains sont interrogés même questionnés ; désarticulations et déboitements sont des occasions de mettre en question notre idéologie corporelle et de mettre en cause nos regards portés sur nos corps. Le corps humain devient un autre corps, entre divinité et animalité comme dans les œuvres des civilisations précolombiennes, aztèques, incas ou mayas. Parfois, nous rencontrons des personnages énigmatiques : une femme enceinte, un guerrier indien, un homme - femme, un bébé pleureur… Aussi, nous contemplons une réactualisation des figures traditionnelles de la peinture occidentale : êtres mi - homme mi - bête, silènes (homme cheval), satyres (homme bouc), des nymphes ou des ménades pourchassées.
 
Dans la peinture kejienne, l’œil offre paradoxalement une absence omniprésente et il provoque un vide vertigineux. Fixes et immobiles, tous les yeux sont sans regard ; ils sont plein d’effroi et de terreur. L’œil kejien est inversé et il happe notre regard ; il nous stupéfie. “Que celui qui a su un jour regarder une face humaine regarde le portrait de Van Gogh par lui-même (...). L’œil de Van Gogh (...), à la façon dont je le vois me disséquer moi-même du fond de la toile où il a surgi...” écrit Artaud.
 
Œil de vautour ou œil de faucon, magique ou talisman, œil de la conscience et œil de la culpabilité, les yeux kejiens sont comme des yeux miroirs, entre stupeur et torpeur, ils nous renvoient à notre intériorité. L’œil symbolise le divin mais dans la peinture kejienne, il semble participer à la magie voire à la sorcellerie. « J’eus un visage, un volume, un corps. Je fus un plein, qui allait toujours de l’avant. Mais voici que mon œil s’est inverti. Maintenant, je vois derrière, maintenant je suis creux, et mon corps est à recommencer.” écrit Artaud.
 
Le bestiaire kejien renvoie aux gravures rupestres (Valcamonica), aux sculptures religieuses et aux peintures du Moyen-Age. Il est consacré à des bêtes réelles ou imaginaires, fantastiques ou communes, presque humaines et presque animales. Elles sont à la frontière de deux espaces symétriques et en miroir, un monde intermédiaire habité de chimères fabuleuses annonciatrices de tempêtes et de catastrophes. Kej développe un avant monde ou un après monde grâce à des figures zooanthropiques et à des monstres (monstrare signifie indiquer et monstrum avertir). Kej tente effectivement de nous montrer pour nous avertir ; ses peintures sont comme des représentations de présages.
 
Les êtres vivants de Kej sont principalement des êtres humains ou des oiseaux. Dinosaures aviens, monstres fabuleux, ces oiseaux sont des oiseaux de proie et de chasse donc carnivores. Quand il entre dans une maison, l’oiseau est un symbole de mort prochaine ainsi les tableaux de Kej sont des sortes de talismans pour éloigner ou pour témoigner de la catastrophe et de la mort annoncées. Dans ses toiles, l’oiseau se veut annonciateur et sa peinture devient « annonciation ».
Les peintures de Kej sont des annonciations au sens où elles révèlent, où elles dévoilent des apocalypses et des prédictions ; nous pouvons les associer notamment à la Tenture de l’Apocalypse d’Angers. Domaines humain et non humain, interrogations sur le corps, périls nucléaires et effondrements écologiques, réflexions éthiques sur le milieu animal et le monde humain, interrogations sur la frontière de l’animalité et de l’humanité, réflexions sur le manger, interrogations sur la dévoration et sur la sexualité dans une économie capitaliste, etc. nous retrouvons dans la peinture de Kej toutes les tentatives de questionnements contemporains.
 
Dans le bestiaire kejien, il parait parfois un chien plus rarement un cheval. Cette présence canine accentue cette perception de dévoration, de morsure et éventuellement de castration. D’autre part, le chien est un animal ambivalent, dans la mythologie le chien (Argos) fidèle reconnait son maître (Ulysse) mais le chien est surtout le gardien des portes des enfers
De même, le cheval est un autre animal ambivalent car chtonien par le bas et par le haut, solaire. Ces deux bêtes sont à la fois familières car domestiques mais aussi maléfiques car infernales, toutes les deux également imprévisibles. Dans la peinture kejienne, nous retrouvons ce questionnement récurrent de la frontière entre le milieu animal et le monde humain.
 
Les seuls végétaux présents sont la feuille et la branche voire un bâton ou un sceptre. Ces deux symbolisent, pour la première la solidarité et pour la seconde l’autorité. Ces deux permettent de lier toutes les autres figures, de solidariser toutes les autres formes dans un mouvement principalement circulaire. Les feuilles et les branches sont les transmetteurs magiques de l’énergie des tableaux. Ils sont des éléments de passage ; ils aident le regardeur à passer de figure en figure sans se perdre dans le carnaval kejien.
 
Chez Kej, être cheval ou être chien, feuille ou branche ne renvoie pas à une identification régressive ou à un animisme prétendu primitif ou aux univers des enfants, des mystiques ou des fous. Il est une expérience bouleversante du non humain dans l’être humain. “J’ai fait venir parfois, à côté des têtes humaines, des objets, des arbres ou des animaux parce que je ne suis pas encore sûr des limites auxquelles le corps du moi humain peut s’arrêter.” écrit Artaud.
 
Dans le carnaval kejien, les couleurs ne sont pas violentes ou excessives mais brutales dans le sens de brut et de primitif, de direct et de naturel.
 
Les fonds des œuvres sont peints avec de la matière et avec du relief ; ce traitement donne une surface rugueuse et vivante aux tableaux. En revanche, à même la toile, les figures sont plates et lisses comme sculptées en creux. Autour des figures, un trait noir épais sépare nettement les fonds granuleux peints des figures homogènes souvent naturelles ou écrues comme la peau.
 
Symboliquement le noir est une initiation à la spiritualité car il indique une mort symbolique. En effet, il est la couleur de la faute dépassée car il permet la décomposition puis la germination. Avec ces contours noirs, les peintures de Kej semblent naïves et répétitives comme des mantras ; ils créent un ancrage bienfaisant et ils permettent une pratique spirituelle. Cet effet est renforcé par l’utilisation systématique de la caisse américaine.
 
Ces utilisations de la peinture, de la toile et des contours nous ramènent à l’art tribal ou primitif - dans le sens de primaire, de ce qui prime, de ce qui est premier. Ainsi, Kej va à l’essentiel sans fioriture, ni préciosité.
 
La peinture kejienne est une peinture de la cruauté au sens où Artaud écrit : « c’est d’extirper par le sang et jusqu’au sang dieu, le hasard bestial de l’animalité inconsciente humaine, partout où on peut le rencontrer. » Cette cruauté doit aboutir à produire un nouveau corps humain « pour lui refaire son anatomie » écrit Artaud. Par ses peintures, Kej se situe dans ce cadre.
 
                                                                                                                     Frédéric Bance.